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Ouvrir le langage

La machine nous interroge continuellement sur ce qui constitue notre humanité. Se demander qui de l’homme ou de la machine doit être au service de l’autre manque ce qui se joue dans l’échappée de nos comportements ordinaires, ce qui n’est pas de l’ordre du service. La façon de faire du numérique marquée par l’idéologie du «Web 2.0» présuppose que l’humain est modélisable et en attente de résolutions de problèmes. Au terme de cette étude, il apparaît bien que la supposée rupture du «Web 2.0» s’inscrit dans des théories économiques qui n’ont rien de nouveau. La volonté de rassembler les fruits d’un travail éparpillé afin de tirer quelque bénéfice de leur organisation est déjà ce que Marx critiquait à propos du capital qui tire bénéfice d’une chose qu’il n’a pas produite. En ce sens, le capital est pensable comme ce qui retire un élément du domaine public, ce qui rend inaccessible quelque chose auparavant disponible pour tous. Alors que l’on n’a jamais autant parlé de partage et d’expression libre, il s’avère que les sites web qui se réclament du «Web 2.0» n’en produisent qu’un simulacre. Il est rare que l’accès à ses propres productions puisse s’opérer sans «conditions d’utilisation». L’expression de «banque de données» peut alors se comprendre comme entité faisant fructifier une matière retirée du domaine public. Cette mise au secret qu’opère le capital créé de l’économie, au sens où ce mot désigne une restriction, un resserrement d’un domaine qu’on cherche à délimiter. Or, comme nous l’avons vu avec Benjamin Bayart, Internet s’est initialement construit contre toute centralisation et privatisation. L’ouverture du Web via le html se situe initialement dans la volonté de concevoir des outils et langages documentés et cohérents afin d’assurer un partage des connaissances via une structuration standardisée des informations.

Faire l’expérience de ce décentrement fondateur, c’est penser que les conditions actuelles du Web favorisent l’émergence de programmes «inauthentiques», qui n’affrontent pas les déterminations techniques impliquées par la mobilité de la matière numérique. Penser le design des programmes, c’est aussi, comme nous l’avons vu, s’intéresser à leurs modalités de circulation dans les réseaux. Leur centralisation au sein de «stores» a certes favorisé leur diffusion, mais quelque chose du design auquel nous tenons semble s’être perdu dans cette opération. Le passage du logiciel à l’application indique la volonté de penser le design des programmes dans une logique de services voués à répondre à des besoins. Cette technique bridée couplée à des terminaux et processus de validation opaques manque de fait l’expérience de l’ouvert. La filiation de logiques anciennes recouvertes sous l’éclat d’une nouveauté performative (de discours) s’opère dans une restriction de la technique qui va de pair avec une gestion efficace des rapports sociaux. On ne parle plus de technique ou de pratiques, mais «d’expérience». Dans ce design «d’expériences utilisateur», de quoi faisons-nous vraiment l’expérience? Quel sens donner à l’expérience d’une situation où tout est déjà prévu pour moi avant que je ne puisse expérimenter quoi que ce soit? Contestant cette vision d’un design fluide, magique, sans accrocs, nous soutenons une façon de faire du numérique qui aborde franchement le rapport problématique à la technique: authentifier la médiation des programmes et de leurs codes sources au lieu de les dissimuler dans des interfaces invisibles et transparentes.

En mai 2009, les développeurs d’Ubuntu (une «distribution» de Linux) constatent que l’installation et la gestion des logiciels (softwares) sont partagées entre plusieurs outils dédiés304, ce qui entraîne une confusion et une perte d’efficacité tant au niveau des utilisateurs que des développeurs:

Il devrait y avoir une façon simple d’installer, de supprimer et de mettre à jour des logiciels dans Ubuntu, avec un nom dédié cohérent, et une interface que tout le monde puisse utiliser305.

Cet outil dont le nom de code était AppCenter va ensuite être renommé en Ubuntu Software Center Store306. Le terme AppCenter est écarté car il fait à la fois trop référence à Apple, et que le terme d’application ne va pas dans le sens de ce que propose Ubuntu:

À long terme, je suis presque certain que dans vingt ans le terme « logiciel » existera toujours, et sera compréhensible et pertinent. Je suis beaucoup moins sûr que « application » le sera307.

N’étant pas pris dans des logiques de rentabilité immédiate, les développeurs d’Ubuntu ont pour objectif de s’écarter des termes marketing. Le deuxième terme discuté est celui de store (magasin, comme pour les «Apple Store» ), qui désigne généralement un choix plus grand de produits que le terme shop308. L’idée initiale du store compris comme lieu de stockage accessible (entrepôt, et aussi le terme repository, le répertoire) entraîne donc une confusion quant au positionnement non-commercial d’Ubuntu. Pourquoi, par exemple, aurait-on besoin «d’aller au magasin» pour mettre à jour ses programmes? Même s’il est possible d’acheter des programmes, le terme de store est trop restrictif, et un mot neutre est préférable. Un sondage309 acte le changement de nom, le terme store disparaît pour faire place au «Ubuntu Software Center310» [Fig. 142]. Fig. 142 La démarche générale de discussion (propre au projet Ubuntu et au logiciel libre) permet une réflexion commune autour de concepts forts. L’ouverture ne concerne pas seulement les logiciels proposés (qui comprennent aussi des sons, polices de caractères, thèmes graphiques, etc.) mais aussi leur nomination et leur démarche globale d’accès — une façon de faire du numérique qui nous intéresse.

  1. 304

    «Idea #20010: a single interface to manage applications», Ubuntu Brainstorm, mai 2009: «Rationale: We have a lot of application to manage application in ubuntu, those are: synaptic, add/remove software, update manager, etc. We need to merge them all in one.» 

  2. 305

    «Software center», Ubuntu wiki

  3. 306

    M. Paul Thomas, «Ubuntu Developer Discussion», août 2009: «At the Ubuntu Developer Summit in May, we discussed AppCenter -- the codename for a new interface for finding, installing, and removing software in Ubuntu. Now, AppCenter has a brand name: the Ubuntu Software Store.» 

  4. 307

    Ibid.: «In the long term, I am pretty sure that in twenty years, ‹software› will still exist and be publicly relevant. I am much less certain that ‹applications› will.» 

  5. 308

    Aux États-Unis, on emploie aussi store pour les petits magasins (the newspaper store, the shoe store, mais aussi the coffee shop). Le verbe to shop désigne par contre tout le temps l’action d’acheter, contrairement à to store, qui a trait a au stockage et à la conservation. 

  6. 309

    «Brainstorm: SoftwareStore should be renamed», Ubuntu Forums, septembre 2009 & «Idea #21362: SoftwareStore should be renamed», septembre 2009. 

  7. 310

    «[UserInterface Freeze Exception] Change name of software-store to software center», septembre 2009.